Et si en vous soignant, vous souteniez l’armée israélienne? C’est sans doute indirectement le cas. L’une des plus grandes entreprises de médicaments génériques de Suisse, Mepha, au logo arc-en-ciel, est détenue depuis 2011 par la multinationale Teva, basée en Israël. Ce géant de la pharma soutient indirectement les combattant·es de l’Etat hébreu par différents programmes. Il vante aussi dans la presse israélienne, depuis le 7 octobre 2023, son soutien à «l’effort de guerre».
Le groupe Santé social pour la Palestine (SSPP), constitué de professionnel·les de santé à Genève, appelle depuis fin avril au boycott de la firme. Il est notamment soutenu par le SIT (Syndicat interprofessionnel de travailleuses et de travailleurs) et le Collectif action Palestine à Neuchâtel. Des appels identiques ont aussi été lancés en Espagne, en Italie, en France, en Irlande, au Canada et en Belgique. Cependant, se passer des produits de la société Mepha, qui représente 37% du marché helvétique des médicaments génériques, n’est pas anodin.
«Notre engagement citoyen est un palliatif à l’absence d’actions de nos Etats» Christophe Marti
«Les médicaments sont faits pour soigner. Si les bénéfices des ventes servent à des campagnes de soutien au génocide et à des crimes de guerre, c’est un non-sens», affirme Christophe Marti. Ce médecin genevois fait partie du groupe qui appelle au boycott. «Ce qui se passe à Gaza va à l’encontre de toutes nos valeurs soignantes, c’est une injure à la sauvegarde et au respect de la vie et des êtres humains», dénonce-t-il. «Notre engagement citoyen est un palliatif à l’absence d’actions de nos Etats et de leurs manquements dans l’application de la Convention sur le génocide», explique-t-il. Du personnel a combattu à Gaza
Au moins un dixième du personnel israélien de Teva a servi comme réserviste de l’armée. En comparaison, l’effectif de réserve de soldat·es au niveau national représente seulement 4 à 5% de la population. Mama Hadar, le CEO de SLE, la filiale logistique de Teva, a combattu à Gaza. Un article du Jerusalem Post revient sur son enrôlement dans un article intitulé «les héros de Teva», publié en décembre 2023. Le média explique que «Hadar fait des allers-retours entre trois postes de commandement: sa famille, restée chez elle sous la menace d’attaques de missiles, le SLE, et son poste au sein de l’armée.» On y apprend qu’«entre les combats à Gaza et les moments de repos à la base, Hadar trouve le temps d’organiser des réunions virtuelles avec son équipe de direction, de se tenir informé de l’évolution de la situation et de prendre des décisions cruciales.»
L’article, rédigé en collaboration avec le géant pharmaceutique, relate comment SLE, l’un des plus importants fournisseurs médicaux du pays, approvisionne hôpitaux, pharmacies, laboratoires mais également la brigade de Mama Hadar. Dès les premières semaines de l’agression militaire, Teva s’est associée à l’organisation Pitchon-Lev Charity pour collecter notamment auprès du personnel de Teva 1,5 tonne de matériel divers livré aux soldat·es. Réhabilitation des combattant·es
Comme le relève Declassified UK, Teva est également un partenaire clef de l’organisation Momentum dans le cadre du programme «Support for the Soul (support pour l’âme)». La pharma soutient les professionnel·les de la santé qui à leur tour aident à «réhabiliter» les soldat·es ayant combattu à Gaza. Le géant pharmaceutique s’est également associé à Thank Israeli Soldier (TIS). Cette organisation se présente comme «un partenaire de confiance des Forces de défense israéliennes et un pilier solide pour les défenseurs d’Israël». Son slogan: «Ensemble, veillons au bien-être mental, émotionnel et physique de nos héros.» En juin 2025, TIS annonçait dans une publication Facebook que Teva avait financé «l’accompagnement professionnel de ses animateurs, leur garantissant ainsi un espace sûr pour digérer leurs expériences et se ressourcer».
Le droit international n’oblige pas les compagnies privées à fournir des médicaments aux armées. En revanche, Israël dispose d’un cadre de loi d’urgence très large, qui permet d’imposer une priorité de distribution, des stocks stratégiques et des allocations spécifiques de médicaments. D’après nos recherches, il n’existe pas de preuve publique que Teva soit actuellement soumise à ces impératifs.
Il est en revanche documenté qu’en 2016, Teva a participé au programme de l’armée israélienne Adopt a Batallion, destiné à offrir un soutien financier et une aide en santé mentale aux soldat·es en leur proposant notamment un emploi après leur service. En 2009, la compagnie était aussi désignée par l’armée comme l’une qui entretenait «des relations exemplaires avec son personnel réserviste». Notons que le droit international impose aux Etats parties à un conflit de soigner les combattant·es mais pas aux entreprises privées.
Comme relevé par nos confrères britanniques, Teva dispose de relations haut placées en Israël. Son ancien dirigeant Shlomo Yanai, également officier dans l’armée, se serait vu proposer par Benjamin Netanyahu, en 2010, le poste de directeur de l’agence de renseignement du Mossad, mais il l’aurait refusé, selon un article du Jerusalem Post.
Interpellée, Teva ne confirme ni n’infirme ces différents points. La multinationale avance cependant être «politiquement neutre et non partisane à l’échelle mondiale». «Nous ne finançons aucune activité militaire dans quelque partie du monde», indique son service de communication. Il ajoute que la firme n’effectue «pas de dons directs à des représentants gouvernementaux ou à des organisations publiques — y compris des institutions militaires — dans aucun pays». Elle explique cependant s’engager «à améliorer la vie des personnes, y compris en période de crise et au-delà». Elle ajoute «apporter une aide humanitaire à Gaza. Par le biais de partenaires à but non lucratif», sans préciser si celle-ci bénéficie à la population palestinienne, malgré nos relances à ce propos.
Depuis octobre 2023, les 36 hôpitaux de Gaza et la majorité des centres de soins de santé primaires ont été endommagés par les attaques de l’armée israélienne, selon l’OMS. Plus de 930 attaques contre des structures de santé ont été recensés. Seuls la moitié des hôpitaux sont opérationnels. Plus de 1000 membres du personnel soignant ont été tués, selon l’ONU.


